Pas de transformation agricole sans féminisme

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Les agricultrices nourrissent le monde, mais restent trop souvent invisibles. À l’occasion de l’Année internationale des agricultrices, mettons en lumière leur rôle essentiel, leurs contributions et les inégalités auxquelles elles font face.

Agricultrice sénégalaise

 L’Année internationale des agricultrices proclamée par les Nations unies met en lumière un groupe de personnes habituellement peu visible. Partout dans le monde, ce sont souvent les femmes qui assument l’essentiel du travail agricole et qui veillent à l’adoption de pratiques agricoles durables et adaptées aux défis de l’avenir. Pourtant, dans de nombreuses régions du monde, elles sont confrontées quotidiennement à des discriminations : accès inégal à la terre, droits successoraux limités, violences domestiques et violences sexualisées sur le lieu de travail, ainsi que problèmes de santé liés à l’utilisation des pesticides.

Par ailleurs, les femmes assument généralement aussi l’essentiel du travail de soin, une responsabilité particulièrement importante dans le cas des exploitations agricoles familiales.

Khadija, ouvrière agricole au Maroc

Khadija ouvirière au Maroc

Khadija, ouvrière agricole, témoigne du lourd tribut imposé par un secteur agricole intensif orienté vers la recherche du profit. Toute sa vie, elle a travaillé pour de faibles rémunérations dans les champs de fraises et de framboises de la région de Moulay Bousselham, au Maroc. La demande européenne pour ces fruits est forte et leur production contribue à l’économie locale, mais elle repose largement sur l’utilisation de pesticides nocifs.

Courbées dans les champs, les ouvrières agricoles respirent les produits chimiques toxiques pulvérisés sans mesures de protection.

Il y a quelques années, Khadija s’est effondrée sur son lieu de travail et n’a plus été en mesure de travailler depuis. Elle souffre d’asthme et d’allergies, et sa demande d’indemnisation est restée sans réponse.

L’agroécologie comme réponse au Maroc

L'agroécologie vue comme une alternative au Maroc

Au Maroc, l’intensification agricole a atteint ses limites. L’agriculture se trouve à un tournant et l’agroécologie apparaît de plus en plus comme une réponse aux problèmes rencontrés.

Le RIAM, un réseau d’initiatives agroécologiques créé en 2013, compte aujourd’hui plus de 100 membres, parmi lesquels des agriculteurs et agricultrices, des coopératives, des associations et des consommateurs et consommatrices.

Dirigé par la biologiste environnementale Rachida Mehdioui, le réseau œuvre en faveur de systèmes de culture diversifiés, de la réduction des intrants chimiques et du développement de marchés locaux

Julie Cissé au Sénégal

Julie Cissé (Sénégal), militante des droits des femmes et directrice du GIPS/WAR, Group of Initiatives for Social Progress/West Africa Region
Julie Cissé (Sénégal), militante des droits des femmes et directrice du GIPS/WAR, Group of Initiatives for Social Progress/West Africa Region

Au Sénégal, environ 80 % de la population travaille dans l’agriculture. Les femmes réalisent environ 75 % du travail, mais restent fortement désavantagées, notamment en raison d’un accès inégal à la terre, aux moyens de production, au financement et à d’autres ressources.

Julie Cissé et son organisation luttent depuis plus de vingt ans pour l’égalité. Les agricultrices se mobilisent pour obtenir des droits de propriété foncière et sont devenues des actrices essentielles de la transition vers l’agroécologie.

Sur les terres éloignées et peu fertiles qui leur avaient été attribuées au départ, elles ont renoué avec la tradition du maraîchage, leur permettant de renforcer leur sécurité alimentaire et leur autonomie financière.

 Il y a dix ans, elles ont uni leurs forces à celles de 600 agricultrices venues de toute l’Afrique, réunies au mont Kilimandjaro pour une mobilisation réclamant un accès égal à la terre.

Agricultrice sénégalaise

Aujourd’hui, les femmes au Sénégal possèdent plus de 15 % des terres arables. Cela reste insuffisant mais, en comparaison avec d’autres pays de la région, il s’agit d’un signe de progrès.

Pour Julie Cissé, une chose est claire : le long et difficile chemin vers l’égalité ne peut être parcouru qu’ensemble, avec le soutien d’une communauté fondée sur la solidarité, ancrée localement et connectée à l’international.

Dans cette perspective, elle considère l’agroécologie comme bien plus qu’une méthode agricole : c’est un instrument de redistribution du pouvoir.

Claudia Gerster en Allemagne

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Claudia Gerster (Allemagne), agricultrice biologique et présidente de l’association d’agriculteurs AbL

En Allemagne également, les femmes travaillant dans l’agriculture sont confrontées à des désavantages structurels. Bien qu’elles représentent plus de 50 % des personnes travaillant dans les exploitations agricoles, seulement environ 10 % d’entre elles dirigent leur propre exploitation ou possèdent des terres.

Claudia Gerster dirige depuis plus de trente ans une exploitation biologique diversifiée dans la région de Saxe-Anhalt. Celle-ci comprend différents types d’élevage, des cultures agricoles et fruitières, des ruches, une boulangerie, une fromagerie ainsi qu’un système de vente directe.

Elle est également engagée au sein de l’Arbeitsgemeinschaft bäuerliche Landwirtschaft (AbL), une association nationale d’agriculteurs, dont elle est actuellement présidente.

À l’occasion de l’Année internationale des agricultrices des Nations unies, l’AbL s’est associée à une large coalition d’organisations agricoles et rurales pour publier une déclaration commune réclamant une participation égale des femmes, dans toute leur diversité, dans tous les domaines de l’agriculture, grâce à des instruments politiques ciblés : des subventions agricoles supplémentaires pour les exploitations dirigées par des femmes, un meilleur accès à la terre et des prix équitables pour les producteurs et productrices.

Pour Claudia Gerster, les revendications féministes sont aussi des revendications de politique agricole : sans une plus grande participation des femmes et sans leur sécurité financière, il ne sera pas possible de construire un secteur agricole diversifié et capable de répondre aux défis de l’avenir.

 

© Eimermacher/stockmarpluswalter, CC-BY 4.0
Adaptation française : Heinrich-Böll-Stiftung Dakar, d’après Eimermacher/stockmarpluswalter, CC BY 4.0.
Source : Soil Atlas 2024, Heinrich-Böll-Stiftung & TMG Research